Comment le fonds Siparex transforme les enjeux climatiques en levier de création de valeur systémique.
À travers sa démarche Sustainability Value Creation (SVC), Siparex dépasse la simple conformité réglementaire pour ancrer la durabilité au cœur de la performance financière de ses fonds. Dans cette interview, Antoine Joint, Sustainability Operating Partner chez Siparex groupe, détaille comment le groupe transforme les enjeux climatiques en leviers de création de valeur opérationnelle, en s’appuyant sur un dialogue terrain serré avec les entreprises. Un entretien sur la mutation du Private Equity, où l'adaptation et la résilience des modèles d’affaires deviennent les nouveaux piliers de la valeur à long terme.
Pouvez-vous nous présenter la démarche SVC (Sustainability Value Creation) développée par Siparex ? Quels sont vos principaux exemples de réalisation à ce jour, et comment le partenariat avec Blunomy s'inscrit-il dans cette approche ?
« Notre démarche Sustainability Value Creation, ou SVC, repose sur une conviction simple : les enjeux de durabilité ne doivent pas être traités uniquement comme un sujet de conformité ou de réduction des risques. Ils doivent être intégrés au plan de création de valeur, en lien direct avec le modèle économique, la performance opérationnelle et la résilience de l’entreprise. Cette approche, résolument orientée business, correspond davantage aux attentes actuelles des investisseurs et des dirigeants. Elle permet de dépasser une vision essentiellement déclarative ou réglementaire de l’ESG, pour montrer concrètement comment les enjeux de durabilité peuvent soutenir la croissance, protéger la performance et renforcer la valeur à long terme. Concrètement, notre approche repose sur deux niveaux complémentaires. Le premier consiste à consolider les fondamentaux RSE, en couvrant notamment les enjeux de climat et d’environnement, ainsi que les sujets sociaux, de gouvernance, de santé et de sécurité au travail, d’achats responsables, etc. Ces éléments constituent le socle indispensable d’une démarche de durabilité robuste.
Le second niveau consiste à identifier des leviers directement reliés au business. Il peut s’agir de faire évoluer une offre, d’ouvrir de nouveaux marchés, de réduire les coûts, de sécuriser les approvisionnements, d’améliorer l’attractivité de l’entreprise ou de renforcer sa capacité d’adaptation. Nous cherchons ensuite à associer ces actions à des indicateurs opérationnels et financiers, afin de mesurer concrètement leur contribution à la performance.
Plusieurs exemples de notre portefeuille illustrent cette approche :
- Chez Sodikart, le développement des karts électriques, mois carbonés que les karts thermiques, constitue un véritable levier d’innovation et de croissance. Il ouvre l’accès à de nouveaux usages et à de nouveaux marchés. L’enjeu est donc de suivre non seulement les volumes vendus, mais aussi le chiffre d’affaires et la marge associés à cette nouvelle offre, afin de mesurer directement sa contribution à la création de valeur.
- Chez Jacky Perrenot, la réduction de l’accidentologie constitue d’abord un enjeu essentiel pour les collaborateurs. Elle représente également un levier de performance pour l’entreprise. Une baisse du nombre et de la gravité des accidents permet de réduire les coûts liés aux arrêts maladie, aux assurances, aux réparations de matériel et aux désorganisations opérationnelles. La politique de santé et de sécurité contribue ainsi directement à la performance économique de l’entreprise.
- CARSO illustre quant à lui la manière dont une évolution réglementaire peut faire émerger une nouvelle opportunité de développement. L’entrée en vigueur de nouvelles exigences européennes concernant la surveillance des PFAS dans l’eau potable a accéléré la demande pour ce type d’analyses. CARSO a ainsi développé cette activité en s’appuyant sur son expertise analytique, avec 44 000 échantillons analysés à la recherche de PFAS en 2025, contre 1 000 en 2024. Cet exemple montre comment une contrainte réglementaire peut devenir un moteur de croissance et de développement d’une nouvelle offre, tout en répondant à un enjeu important de santé publique.
Le partenariat avec Blunomy intervient lorsque les enjeux nécessitent une analyse sectorielle ou stratégique plus approfondie. C’est particulièrement utile en phase de due diligence ou lorsque le potentiel de transformation est complexe. Blunomy nous aide à relier les enjeux de durabilité aux dynamiques de marché, aux opérations et à la performance financière, afin d’identifier les leviers de création de valeur dès l’entrée au capital et de les transformer en plans d’action concrets. »
Quelles sont aujourd'hui les attentes de vos investisseurs LPs concernant les enjeux ESG, et comment anticipez-vous l'évolution de ces exigences à l'avenir ?
« Historiquement, les échanges avec les LPs étaient souvent centrés sur la gestion des risques, la conformité et le reporting ESG. Ces sujets restent indispensables, mais ils ne suffisent plus. Les investisseurs sont aujourd’hui de plus en plus réceptifs à une approche orientée business, qui montre comment la durabilité peut contribuer à la performance, à la résilience et à la création de valeur. Ils veulent comprendre quelles actions sont mises en œuvre, quels résultats elles produisent et comment elles s’intègrent au modèle économique des participations. Nous voyons également émerger de nouvelles thématiques transverses, comme la souveraineté, l’adaptation au changement climatique ou la gestion de la ressource en eau.
À l’avenir, les investisseurs attendront probablement des fonds qu’ils soient capables de quantifier plus précisément la contribution de leurs actions de durabilité à la performance financière et à la valeur des participations. »
Parmi les enjeux de durabilité devenus de plus en plus matériels, la prise en compte des risques climatiques s'impose progressivement comme une priorité pour les entreprises. Celles-ci doivent désormais mieux évaluer leurs impacts financiers et engager une réflexion sur l'élaboration de plans d'adaptation. Siparex intègre de plus en plus cette thématique dans ses échanges avec ses participations. Dans ce contexte, la commission Climat de France Invest a lancé un groupe de travail sur l'adaptation au changement climatique, auquel Antoine Joint et Blunomy ont contribué. Ce groupe de travail avait pour objectif de développer un cadre méthodologique et une boîte à outils pratiques afin d'aider les gestionnaires de fonds à appréhender à la fois les risques et les opportunités liés à l'adaptation au changement climatique.
A ce propos, quelles sont les limites des outils d'analyse classiques actuels selon vous ? Et quel est l’intérêt du framework de quantification financière développé par Blunomy pour vos activités ?
« Nous utilisons des solutions comme Altitude pour évaluer l’exposition théorique de nos actifs aux différents aléas climatiques. Ces outils sont très utiles pour cartographier les risques physiques liés à la localisation des sites, comme les inondations, les épisodes de chaleur ou le stress hydrique. Leur limite est qu’ils restent nécessairement génériques. Ils ne connaissent pas les processus opérationnels internes d’une usine, les dépendances critiques de l’entreprise ou les seuils au-delà desquels un aléa climatique perturbe réellement l’activité. Un outil peut indiquer qu’un site est exposé à de fortes chaleurs, mais il ne dira pas si le processus de production dysfonctionne une fois cette forte chaleur atteinte, avec quelles conséquences sur la production, les clients et le chiffre d’affaires.
L’intérêt de la méthode développée par Blunomy, notamment dans le cadre du groupe de travail Climat et Adaptation de France Invest, est précisément de faire le lien entre le diagnostic climatique, la réalité opérationnelle et la performance financière. Elle nous donne un cadre pour dialoguer avec les équipes opérationnelles et poser les bonnes questions :
- Quels sont les processus critiques ?
- Quels sont les seuils de fonctionnement des équipements ?
- Les approvisionnements restent-ils disponibles en cas d’événement climatique extrême ?
- Quels seraient les impacts sur la production, les coûts, les investissements ou le chiffre d’affaires ?
Blunomy intervient donc en complément du diagnostic physique. Le framework permet de hiérarchiser les risques, d’en quantifier les conséquences financières et d’identifier les mesures d’adaptation les plus pertinentes. Il transforme ainsi un risque climatique théorique en une feuille de route opérationnelle, priorisée et reliée aux décisions d’investissement. C’est à la fois un outil d’analyse, de dialogue et d’aide à la décision pour les équipes d’investissement. »
D'ici 3 à 5 ans, à quoi ressemblera, selon vous un fonds et une entreprise ayant pleinement intégré les enjeux de durabilité dans son modèle ?
« D’ici trois à cinq ans, nous serons en 2030, une échéance symbolique à laquelle de nombreux engagements pris par les entreprises devront produire des résultats tangibles. Pour les entreprises, j’espère que la RSE ne sera plus traitée comme une démarche parallèle, portée par une équipe ou un plan d’action séparé. Elle devra être intégrée aux décisions quotidiennes de l’entreprise : les investissements, les achats, la conception des produits, les opérations, les ressources humaines et la relation avec les clients.
Le sujet central sera l’adéquation du modèle économique avec un monde bas carbone, soumis à des tensions croissantes sur les ressources et exposé aux effets du changement climatique. La question ne sera plus seulement : « Comment réduire mon impact ? », mais aussi : « Mon produit, mon service et ma chaîne de valeur ont-ils encore leur place dans un monde à +2°C ou +3°C ?
Les fonds devront être capables de traduire les enjeux de durabilité en décisions concrètes et en résultats mesurables. La force d’un fonds sera de démontrer, cas après cas, que durabilité et rentabilité ne s’opposent pas, mais peuvent se renforcer mutuellement. »
« Le vrai sujet n'est plus seulement de réduire son impact, mais d'assurer la survie de son modèle dans un monde à +2°C ou +3°C » — Antoine Joint, Sustainability Operating Partner, Siparex Groupe.